vendredi 27 novembre 2009

Gâte-sauce


Je suis le gâte-sauce ; celui qui dit qu’il n’y a plus de café, que l’été c’est bien fini, qu’il va y avoir l’orage qu’il faut rentrer les pots, qu’on va rater le train, l’avion, l’aïoli, que l’anniversaire à Mémé on la déjà raté, celui qui a invité Tatie et Tonton pour nous faire plaisir…
Je suis ce pisse-vinaigre qui dit qu’on aurait mieux fait de, et puis si j’avais su, si c’était à refaire, celui qui dit y’a plus d’printemps, que la jeunesse c’est plus ce que c’était, qu’il n’y a plus de bonne musique et que là, y faut y aller…
Je suis ce voisin-du-dessus, qui dit que la sono est trop forte, vous pouvez pas vous garer là , mon chien cague où il veut, celui qui claque les talons et la porte à six heures tous les matins …
Je suis ce rabat-joie qui dit malheureusement je viens de vendre le dernier, celui qui détecte la rougeur sur la lèvre et s’exclame ouh, toi, tu vas avoir un bouton de fièvre de l'herpès quoi, ou bien, c’est une allergie que tu as ou c’est naturel ? ou encore, t’es enceinte ? C’est exprès ce noir et ce bleu ensemble ?
Je suis le trouble-fête, qui dit à cette heure tu trouveras plus de cigarettes, p’is d’abord faut pas fumer ici, et çà donne le cancer, celui qui a réservé un Karaoké pour le réveillon…

Je l’ai croisé dans la rue hier, je l’ai reconnu tout de suite derrière son bouquet de fleurs multicolores bradées … tout à coup, je me suis sentie soulagée, parce que ces fleurs là, ouf, çà n’était pas pour moi …

Foto by Karito

jeudi 26 novembre 2009

Petite pute

Le chauffeur de bus me tutoie, me dit gentiment de refermer le bouton de mon chemisier jaune, en me rendant la monnaie. Je fais O, pardon ! sans rougir, car réellement, c’était exprès que je l’avais laissé ouvert ce bouton. Je m’assois juste derrière lui, pile dans son rétroviseur, surélevée par l’estrade où trône le premier siège des passagers. A bientôt quinze ans, je ne suis plus une gamine, et des fiancés j’en ai plein. Haut sur mes talons avec mes bas à coutures, j’aime bien mesurer ce que je déclenche chez les hommes. Bon, là ce n’était pas l’effet paternel recherché, mais il a dit çà d’un air mignon quand même !

La plupart du temps, ce sont des regards gênés qui se dérobent, font mine de ne pas y toucher. Ce sont ceux qui m’amusent le plus et alors je les harponne pour qu’ils se voient en face. D’autres sont provocants et appuyés comme si j’étais leur chose, accompagnés de remarques grossières ; ceux là je les ignore ou alors je réponds encore plus fort, mais je me méfie.

Plaire c’est ce qui me plait. Je me mets en scène dans des lits froissés, me prends pour Angélique quand je suis un diable. Je peux rester des heures à inventer des positions lascives dans le miroir. Mes parents n’en savent rien et sont même assez fiers de moi, je crois … De mes études … Je me débrouille pour être juste sur la tranche ; tailler les cours où l’on ne remarque pas mon absence, et faire péter le score dans les matières faciles, ce qui fait une moyenne acceptable. Pour l’instant je louvoie, çà passe. Ils trouvent que je suis bien mise mes parents, pas négligée, c’est ce qui les rassure. Moi qui passe mon temps à approfondir l’anatomie de mon corps ou à cheval sur celle des hommes. Bien mise, je le suis oui !

J’aime être aimée, séduire. Et aimer, aussi. C’est tout ce que je veux : que l’on me veuille.

C’est une des constantes pour devenir pute, on m’a dit. Confondre le plaisir, le désir et l’amour. Et puis s’aimer trop peu pour ne pas avoir le respect de soi. Çà, çà doit être l’autre paramètre de la pute. Avoir été maltraitée, flouée, abandonnée, juste ce qu’il faut pour plus tard ne vouloir qu’être aimée, convoitée, tout le temps. C’est ce que prétend Gérard, le patron du bar tabac, philosophe à ses heures. Il m’aime bien. Il dit que je suis sur une pente dangereuse avec tous ces fiancés. Je l’écoute, on rigole bien.

Moi, mon crédo, c’est qu’on rêve de moi. Je passe mes soirées à m’épiler, me gommer la peau, me lisser les cheveux, peindre mes ongles en rouge pétard pour le lendemain. Je me prends pour une poupée, je force sur le maquillage et les filles çà les rend vertes, mais je m'en tape. Les mecs, c’est moi qui les ai !

En plus, je me sens éternelle.

Oui. J’ai découvert que dans un lit, à jouer à l’amour, le temps, le lieu, le corps, tout çà n’a plus de sens ni de limites. Je deviens immortelle en baisant. Plus mal ni à l’âme ni au cœur, mes questions trouvent leurs réponses sans façons, et en somme, des questions, je m’en pose de moins en moins. Cette sensation me rend … divine. Je veux dire, de ce que j’imagine de la nature des dieux. Et pour le rester, il suffit de baiser le plus souvent possible. Ne faire plus que çà. C’est à étudier. Et puis pute, c’est un métier d’avenir!...

Je n’ai pas refermé mon bouton. Le chauffeur du bus l’a vu aussi. Il est d’ailleurs plus occupé à le vérifier qu’à surveiller la couleur des feux.

mercredi 25 novembre 2009

Croisière


Depuis longtemps leurs corps dorment vite et côte à côte. Ne se touchent que du bout des doigts. Las de leurs journées, du temps qui déboule et des jours qui les poursuivent, ils rattrapent les nuits en morfales.
Mais ce soir il l’envisage comme une étrange présence. De ce qu’elle est fortuite. Il se souvient des mille hasards et du miracle qui les firent un jour se toucher, invoque les obscures divinités qui les jetèrent dans le même monde au même moment …
Soudain il est rempli de gratitude et sourit. Se dit qu’elle est juste là si près, sent le souffle infime, son odeur végétale.
Il la lui faut entre les bras, l’embrasser comme le cadeau qu’elle est, l’empaqueter dans ses mains comme une souple argile.
Déjà il fond sur elle et façonne son intention. Elle répond dans la même langue, enrobe son épaule puissante avec ses doigts forts d’artisane.
Il entre en elle, meuble sillon. Ils se croient fous d’avoir tant tardé. Presque oublié.
Plus tard, son corps se déplie doucement du sien.
Assouvis.
Ils regardent vers un ciel où il n’y a plus de toit.

Peinture Caspar David Friedrich

mardi 24 novembre 2009

Velours


Elle me fait acheter des boucles d’oreilles rouge foncé pour une misère d’argent. Elle les porte noblement ; des éclats rose vif poinçonnent la pénombre du restaurant. Quand elle parle çà se balance derrière les mèches, et, malgré l’œil hameçonné je ne perds pas le fil. Elle me sert le vin de la même couleur, épais, sans la lueur mystérieuse. C’est elle qui doit la détenir et la laisser luire à son gré.
Les serveurs font leur ballet de mocassins autour de notre table, tout particulièrement. Son petit spectacle tourne rond, les éventails colorés de ses charmes largement déployés et les garçons un peu fats, roulés dans les métrages de sa fraicheur, comme dans leur tablier de coton noir rugueux.
Petit théâtre, manège, comédie humaine, le vin me tourne la tête, les points rose-fuchsia de ses dormeuses dansent autour de ses yeux mutins et de sa bouche enjôleuse. Ensorceleuse.

lundi 23 novembre 2009

Jeunesse


Et voilà sa voix qu’elle reconnaît entre mille. Quinze ans sans l’entendre, et il se pose là. Il n’est jamais parti, vraisemblablement, bien loin de son oreille interne. Il explique comment il a eu son numéro. Elle écoute sa voix moduler, pas le contenu ; elle sourit, plus rien n’est réel autour. Çà lui fait un bien fou la musique de sa voix. Sa musique. Seulement çà. Comme une pièce de puzzle retrouvé après longtemps, dernière de l’image. Il lui dit qu’il est marié, que des enfants sont nés, une maison s’est construite, et sa carrière suit, pas fameuse, mais avec de grands moments. Lui dit et toi çà va ? Il écoute, ses trois enfants, son poste de cadre, il dit qu’elle a bien fait de partir même si sa peau lui reste toujours sous la main, en souvenir. Et aussi qu’ils sont fous, elle dit oui je sais. Que ce qu’ils avaient à vivre était de l’or en barre. Et que toutes ces années il n’a jamais rien vu de pareil. Que le plus grand pied qu’il ait jamais pris, c’est bien avec elle. Des nuits entières sur les portées. Elle sait, elle dit oui je sais, il se souviennent...
Calé en face d’elle à jouer comme un demeuré. Elle à pencher la tête en plissant les yeux pour dire que c’est faux, qu’il faut monter un peu. Il acquiesce tendrement d’un sourire minimal, rectifie la clef et continue. Puis là, il dit écoute, et il ose et pose un truc fou, qui désamorce la plainte, un ton majeur d’un coup, anti académique, qui fait qu’elle trésaille et au dedans s’écroule ; il voit çà sans qu’elle bouge, il sait que c’est bon. Elle lui dit t’as fait çà ? il rejoue pour qu’elle voit. Elle dit vas-y encore, une petite fois. Il rejoue. Elle ferme les yeux. Extase de l’accord, cette fois sans faillir il le pose. Tout est juste. Et là il continue reprend la séquence d’avant, elle dit non! et chante, et avance plus loin dans l’audace ; il soulève un sourcil, refait, dit tu en es sûre ? Elle remue la belle tête de haut en bas, il y va, très sérieux, rejoue toute la phrase à l’identique, fait tourner, découvre d’un coup ses dents, oui c’est çà, toute la densité du monde ils tiennent, et ce qu’on peut en faire de plus pur, contre les monstres et les saccages...
Voilà une douceur, un consentement, une gratitude, l’amour.
Il faut reprendre elle dit, il sait qu’elle a raison, contre l’oubli. Il joue en entier sans la quitter des yeux, manque repartir trop facile et attendu, elle rappelle d’un regard la torsion et il y va. Çà y est. Ils le tiennent. Ne pourront l’oublier, tout vertigineux et tordu qu’il soit... Le morceau est coulé comme un lingot parfait et brut. Ils sont allés décrocher des notes de l’espace.

Et çà sentait toi partout, çà emboucanait toi, il dit maintenant. Eux, ils croyaient qu’on couchait ensemble, mais tu sais quoi ?…
Ce qu’on faisait là, c’était bien pire

samedi 21 novembre 2009

Entre ciel et terre


Debout et minuscule sous la toile du ciel où le peuple des étourneaux joue à façonner des sculptures liquides ; en-dessous du quai latté de bois incertain, les bancs de sardines font les mêmes ballets inouïs, en miroir du plafond.
Quand j’aurai dit de toi la peau mate fleur de cuir, les yeux mordorés où nagent des éclats d’étoiles et la bouche mobile ourlée d’une enlevure au ton nacré, que pourrai-je dire de plus des merveilles du monde, sauf d’être aimé de toi ?


Peinture Félix Vallotton

vendredi 20 novembre 2009

Le noyé


Il arrive sur la berge. L’eau étale déroule l’inlassable ruban, enroule des lacets autour des langues de terre aux chevelures vierges.
Enlever ses guenilles. Il sait que c’est le moment.
Faire un tas de misère de ses habits usés. Il plie soigneusement. Ne connaît rien d’autre. Ne se doute pas de ce que l’on dira. Qu’il voulait prendre un bain. Qu’il avait bien pris soin, pourtant, de ranger ses effets pour les retrouver sans faux pli.
Il n’en est rien. Ni lui ni eux ne sauront. Juste un tampon maternel, tôt marqué, jamais enfui, un tatouage domestique. On l’enfouira avec.
Il flotte maintenant. Pas pour longtemps mais il flotte. Il sourit, bienheureux, comme un enfant bercé, repus de vie. Grisé.
Le moment juste après est sourd, flou, aquatique. Les yeux grands ouverts dans l’opacité brune, il songe aux grottes de son enfance où il trouvait refuge. Lui seul les connaissait. Il y était heureux.
Maintenant engouffré par les flots, son corps ne pèse plus. Il a oublié les pans de terreur qui ont jalonné sa vie. Il n’en garde que la sensation ivre et détachée de quand on y échappe, aux terreurs.
La liberté crâne et la joie retrouvée lui donnent des ailes ; il s’est fait la belle.
Amnésique, saoulé, l’air ne lui manque pas.
Il flotte, se laisse couler ; il est l’onde.
Rien ne lui manque.
Et des yeux il suit, à travers le voile d’eau tamisée de boue, un rayon du soleil qui lance, comme un phare.

Hippolyte Bayard - autoportrait en noyé - 1840

jeudi 19 novembre 2009

Voici la coupe


Personne ne dit rien ? Je hurle dans le vide. Veux dire la beauté. L’avez vous vue aussi avant qu’elle ne meure ?
Alors dites, parlez, chantez, montrez-moi vos images, modelez cette terre grasse et faites-en un buste, tressez moi des colliers, pastissez vos canevas avec des ocres en pâte, que je voie vos couleurs, que j’entende vos voix !
Criez, hurlez moi le monde, pour m’en persuader encore, que je veuille encore de demain ! Puis donnez moi les vôtres pour me tirer devant, me hisser près de vous, dans votre multitude ! Au milieu.
Vous m’écouterez n’est ce pas, ne rirez pas au nez de mes ébauches gauches, de mes secrets livrés ? Et nous partagerons le vin pur de nos plants, n’est ce pas ?

Peinture Wassili Tropinin

mercredi 18 novembre 2009

Couleurs du temps


Rouge. Nez qui fronce, accords juteux des guitares enfiévrées. Rouges. Corps déchainés dans un feu de nuit, jupons essorés autour des braises gitanes.
Noir. Journées absurdes, automobiles, butées et matérialistes. Noirs les habits pour tenir un peu plus loin, trancher ce monde gris.
Gris. Gris de ciment, gris de lassitude, bistre la pluie crachée au nez des illusions, fouette les peaux tendres de postillons griffus.
Jaune, d’un seul coup, dans la tache aveugle du soleil réveillé, révélé aux endormis, évanouis des nuages rampants.
Orange, le rayon colossal les cloue sur le sable. Laissés pour morts, tannés comme des damnés, ils s’inclinent et sourient.
Bleu. Bleu cobalt Majorelle ou de Prusse, azur océan d’amour, confondus l’un dans l’autre, profondeurs sombres violettes.
Mauve. Pourpre foncé zinzolin améthyste aubergine prune ou lilas colombin,
Sueurs mêlées ondulantes mauves noires
Bleu sombre l’amour lent violine gris de lin sali, ventre contre dos
Possession bleue, déglutie mauve, tasse d’eau indigo salée, Ou alors vert.
Vert. Les rires qui fusent en cascades, dégringolent gais moussus d'émeraude, vert de prairie, talus feutrés par vent soleil et pluie
Rires moqueurs bassin d’eau claire vert d’eau, céladon, éclaboussures turquoises
Puis
blanc. Blanc et noir.
Blanc en négatif noir en positif, les notes déambulent sur les portées, chat noir sur la crête du mur vieux
Blanc. Toute blanche reine solaire qu’à peine on peut toiser, si blanche d’albâtre à demander pardon, à dire plus jamais...
Mais …
Rose.
Rose quelqu’un meurt. Rose, sourire comme quand nait l’enfant. Rose dans le passage, les fatalités. Rester en vie, doux, vulnérable, vivant. Pâle et rose, les mains démunies.
Brun un jour suivant. Brun gai et neuf, noisette caracole. Brun de pain chaud de quelqu’un qui attend à un endroit. Brun de café fort qui relève les morts. Brune belle brune, si mûre, ronde et pleine. Brun et riche et pur comme le secret des noix des coco bien caché, loin dedans.
Argent. Brillant d’argent. Vif argent sûr, froid et solide. Robuste et avant garde, cinglant qui mord.
Puis
or. Vieil or, un peu plus tard, durable et balayé par les vents. Usé au travers du temps, éprouvé fidèle, fil d’amour insensé inlassable. Courir à jamais les ors scintillants, dorés de candeur.
Puis noir à nouveau, noir définitif. Tout entier fumé comme la musique, englouti.
Noire la musique, ses touches et ses câbles, son écriture, ses sons mâts impacts coups de claques.
Noir de nuit. Ce royaume.


Foto by Tio

mardi 17 novembre 2009

Le rouge à lèvres

Je t’ai vu dans la fente de la porte. Tu es sur ton lit, tête posée sur le côté et tu laisses tes doigts courir sur le drap rouille, faire des dessins concentriques et des petits bonds, ta bouche forme de petits sons. Ton regard est comme celui que tu avais il y a déjà longtemps, vague, perdu dans des jeux hypnotiques, paisible.
Je voulais te parler. Te demander comment était ta journée. Mais non, je vais te laisser tranquille. A ton monde d’enfant tant que tu en connais encore le chemin.

Je me souviens d’un jour lointain où j’étais lasse de tes babillages incessants, énervée de ce que mes cheveux venaient de se prendre dans la bretelle de ta salopette et d’autres pesanteurs sûrement, je te laçais une chaussure ; accroupie près de toi nous avions la même taille.
Je relevai la tête, toute décoiffée, esquissant un sourire pour te cacher mes monstres, et tu dis, tes yeux francs plantés dans les miens : elle est belle ta bouche qui c’est qui te l’a nettoyée ?
Et le monde de basculer dans un berceau arc en ciel … C'était un nouveau rouge à lèvres … Et seul un tout petit homme comme toi l’avait vu.

Déjà peu à la hauteur ce jour là, ces mots là m’avaient rendue encore plus laide.

J’ai balancé d’un bloc mes ennuis fades et gris dans le lac près duquel nous étions, et nous avons couru dans les feuilles rousses en donnant de grands coups de pieds …

Tu m’avais ramenée, désarmée, en pays honnête.