Une amie chère me permet de publier son texte "Descendre" ici. Merci Malu.
Partie
s’occuper un peu.
Sortie
de cette maison froide où seul un grand chien noir l’attendait.
Déambulé
autour du lac, s’est colletée à la brume légère.
Flairé
l’humus en salivant, s’est arraché les pieds de cette ventouse embourbée.
Affamée.
Clayettes rouillées du frigo vide.
Glacée.
Huile figée dans sa bouteille plastique.
Seule.
Silence plutôt que baver sa tristesse.
Sale.
Énergie trop coûteuse.
De
retour chez elle, elle entend le chien aboyer dans l’appentis.
Elle
ne l’a plus vu depuis la dernière platée, quatre ou cinq jours en arrière
peut-être - quand a-t-il commencé à faire ce drôle de bruit ?
La
puanteur derrière la porte, elle sait. La merde au sol, les flaques de pisse,
les couvertures déchiquetées, elle les voit avant d’ouvrir.
Elle
craint qu’il ne la dévore, prend son souffle et raidit son dos en ouvrant. Ce
qu’elle découvre, c’est le regard du chien. Qui supplie. Et aussi : il a
tenté de manger le ballon de basket, les bottes en caoutchouc, les vieux
coussins de plage.
Le
dernier verre de riz et quelques carottes noircies étaient pour lui, elle lui
en avait servi une pleine assiette. Il a cassé l’assiette, à moins qu’il n’ait
voulu la manger aussi ?
Elle
referme la porte sur la silhouette grêle, vérifie qu’elle a bien laissé un
filet d’eau s’écouler pour la nuit dans l’évier de la cuisine. Elle y pose une
bassine, le chien aura à boire.
Elle
se dirige vers le canapé ; au passage, elle ramasse sur le tapis son
bonnet en laine et deux couvertures, décoince d’entre les coussins un pull
miteux. Elle doit très vite enlever manteau et jean, enfiler - par dessus ses
chaussettes humides et encore tièdes - les collants de laine, défaire son
soutien gorge à travers des épaisseurs d’oripeaux. Elle s’allonge sur le
velours, tire les couvertures, et une fois qu’elle a tout empilé sur elle,
autour d’elle, bien serré y compris le bonnet sur la tête et le vieux pull
autour de ses pieds, elle peut essayer de s’endormir.
Le
chien va mourir. Pas mal, mourir harassé de faim (un homme fait la claque : applaudissez, Madame sa mère, Monsieur son
père, criez bien fort la gloire de cette combattante par vous engendrée ! Avez-vous
bien respiré par le nez lors de cette ardente copulation au moins ? Parce
qu’elle a trouvé plus fort, bien meilleur que votre petite baise à l’arrachée : elle a faim,
elle va en crever et vous irez reconnaître un corps dont chaque parcelle de vous connue fera un tout
horrifique !).
Elle
a un peu la nausée maintenant.
Les
yeux fermés, elle s’alanguit sur le sable au début de l’été, plonge où tout a
ripé : un travail pour août et en attendant, quelques extras le soir dans des
restaurants sur la plage. Une
robe bustier et ses jolies jambes qui
tricotent au-dessous. Samuel. Son allure, sa bouche, son sourire qui mord, sa
peau caramel doré. Il arrive à la paillotte, pose une main bien à plat sur son
cou, « on y va ? » elle se lève et le suit dans la voiture,
direction les collines. Caresser son torse, et se laisser lécher. Il la soulève
par les hanches et la met en gerbe de
ses larges mains. Guetter un geste
suce-moi ou tourne-toi. Quand il jouit, elle s’en
gave. Elle doit lui montrer son plaisir. Pas un mot. Elle montre du plaisir. Et :
à la fin du mois, il a cessé de venir. Elle n’avait pas ses coordonnées. Elle appela
les hôpitaux, des centaines d’entreprises où il pouvait être connu. Puis resta prostrée,
combien de jours ? Elle prit son
travail de vendeuse, non déclaré. Elle ne surveillait pas assez le ratio
visiteur/vente, se fit remercier. Se retrouva avec de quoi payer six mois de
loyer, mais ni le plein de fuel ni l’assurance auto, et comprit qu’il fallait
faire des provisions, des vraies.
Il
y a encore du thé, du lait en poudre, des biscottes, du sucre et des boîtes de
thon.
Il
reste du savon et du dentifrice (Ne
jamais puer ni du cul ni de la bouche, ma fille).
Elle
s’endort.
Elle
rouvre les yeux – le chien n’aboie plus. S’il était mort, ce serait bien. Il recommence, le silence a été bref, ou l’a-t-elle
réveillé par la pensée ? six, huit jappements rauques, un silence, six,
huit... il ne se taira pas et non plus ne mourra.
Elle
ne peut pas se rendormir. Il aura toujours faim, il va continuer d’aboyer, un
soir elle ouvrira la porte et il la dévorera. Même pas sûr.
Un
nom n’est pas utile pour les ordres simples, ici le chien, tu es un bon
chien, elle ne l’a donc pas nommé et maintenant, il n’a plus de joie. Lundi,
ou dimanche, elle l’a emmené au
bord du lac, sans laisse. Elle aurait joué à ramène, le chien ! il serait tombé dans le lac pour s’y figer, y couler, disparaître. Elle a envoyé un bâton près du
clapotement, il y est allé avec précaution, ses pattes toutes
tremblantes ; la vase l’a rebuté, il glissait et s’enfonçait ; alors
elle l’a rappelé tout doucement.
Elle
a cherché si elle pouvait l’empoisonner. Mais le vieux désherbant serait atroce.
Elle n’avait pas d’autres armes qu’une série de couteaux, des cordes, des
coussins et ses propres mains.
Le
sommeil reprend, le chien se fait entendre au loin et voici que ses voisins
clabaudent à leur tour, elle voit leurs regards haineux, les bouches tordues et
les glaviots au sol... l’un est armé. Il le lui a dit « petite, on a été
cambriolés quatre fois, la dernière, le bruit de ces salopards m’a réveillé,
alors je suis armé et si vous avez un problème, vous hurlez ou vous téléphonez,
je viens ». Elle s’extirpe de sa couche. Elle ne va pas hurler. Elle va
lui dire que le chien est mourant, qu’elle n’a pas les moyens de le faire
soigner. Elle préfère l’abattre. Trois faits réels.
Le
jour est presque là. En attendant sept heures, elle travaille sa tenue pour
être un peu plus hirsute. Il y a de la lumière, elle y va, quand il ouvre, elle
sent le pain grillé, bafouille « problème, chien, empoisonné » se met
à pleurer, il appelle sa femme et tous deux l’emmènent dans leur cuisine où la
lumière est douce. Elle explique, les yeux baissés sur une tasse de café – il
répond « petite, on va s ‘en occuper, on vous prête l’argent »
non, impossible de rembourser, et ses aboiements, et cette torture, et ces gens
qui ont osé faire ce mal, que ça cesse. La femme sort. Le mari demande comment
aider, elle lui dit. D’accord, il viendra après sa journée de travail. Elle
suggère de s’en occuper seule et prendre maintenant la carabine, « pas question petite, ce soir tu
le feras mais je resterai à côté de toi ». Elle sanglote sans bruit, les mains
cachant tout son visage, ses joues trop rouges, sa bouche béante. La femme est
revenue avec des mouchoirs et lui propose de rester ici la journée. Pas
question, je veux rester avec le chien aujourd’hui.
Le
voisin arrive à six heures, quand elle ouvre la porte il lui dit « j’ai tout
porté, tu veux toujours le faire ? » Elle l’emmène vers l’appentis,
ouvre la porte, le chien s’approche, et le voisin blêmit. Il fait noir, le chien est noir, il n’a
pu tout distinguer. C’est toujours lui qui tient le fusil, il est en train de
le charger. Il se lève pour le lui tendre, « et après, tu vas en faire
quoi de ton chien ? » Elle a commencé de creuser un trou dans le
jardin, il a une autre idée, si le chien n’est pas tatoué, la décharge c’est
plus sain. Il peut les y emmener après. D’accord.
Elle
cale la crosse au creux de son épaule, le voisin est derrière elle, elle
l’entend respirer – elle ouvre la porte, le chien s’approche toujours
suppliant, ses aboiements sont plus faibles qu’hier, elle pose prestement le
bout du canon entre les deux oreilles attentives et presse la détente. Le chien
a un sursaut et tombe sans bruit. Elle referme la porte, tend le fusil au
voisin. Qui s’est rassis et a sorti une flasque de sa poche « prends un
remontant, petite, tu as besoin ». D’accord. Elle s’assoit, voit ses
genoux qui ne tremblent pas, sa main qui attrape prestement la flasque, et la
porte à ses lèvres. Le voisin la fixe « tu as drôlement du cran tu sais,
petite ». Elle sait. Elle boit son remontant.
« Je
vais remonter, dit-elle, je pouvais pas descendre plus bas ».